• Peut-on rire de tout ?

     

     

    par Patrick Mignard

     

    L’humour est probablement une victime collatérale des épouvantables évènements de ce début d’année. Moi-même, dessinateur satirique, je ressens, crayon en main, une forme de gêne qui a tendance à pousser à l’autocensure.

     

    Bien sûr, dans une conversation privée, on maîtrise la situation… On sait à qui on s’adresse et on adapte son humour à celles et ceux à qui on s’adresse. Dans une situation publique c’est beaucoup plus compliqué. On ne connaît pas le public dans sa diversité. Est-ce à dire qu’il ne faille plus faire de l’humour ? Non, on ne peut pas s’interdire de faire de l’humour,… mais alors comment s’y prendre ? Quelles précautions prendre ? Là où un trait d’humour peut passer sans problème, le même trait peut engendrer une réaction d’hostilité, voire d’agression. Faire de l’humour c’est dans tous les cas prendre un risque vis-à-vis de l’autre… même s’il s’agit souvent, pas toujours il est vrai, de partager une complicité avec lui. Mais peut-on être complice avec tout le monde ? A priori, certainement pas !

    Tout traitement humoristique d’une situation est fondé sur l’évocation de la réalité, celle de tous les jours, celle qui structure notre pensée. Aussi, de là, à voir, dans le trait d’humour, une violation de la pensée, voire de l’intimité, il n’y a qu’un pas que certains franchissent sans hésiter. Il est vrai que le trait d’humour « déforme » cette réalité, « en rajoute », la caricature. La caricature considérée comme la réalité peut être insupportable. La prise de distance est nécessaire, mais nous sommes très inégaux dans notre capacité à prendre cette distance. Provoquer le rire ou le sourire est une démarche ambiguë et pleine de danger dans certaines circonstances. On fait généralement rire d’une situation ridicule qui implique soit soi même, ce qui ne prête pas à conséquence, soit l’autre qui peut y voir directement ou indirectement une agression.

    Faire de l’humour ce n’est pas prévenir l’autre de ce qui va se passer. Le trait d’humour s’accommode parfaitement de la surprise. En ce sens faire de l’humour est d’une certaine manière un pas dans l’inconnu pour soi et pour l’autre. On peut faire de l’humour sans pour cela faire rire… Est-ce pour cela encore de l’humour ? Enfin l’environnement général de la société joue un rôle déterminant. On rit aujourd’hui de manière différente d’hier. On rit différemment dans les différentes classes sociales, dans des cultures différentes. De ce fait, l’humour qui est universel dans sa démarche, n’est pas pour autant transculturel.

     

    Faire preuve d’humour c’est faire preuve de tolérance, des deux côtés, humoriste et public. D’une certaine manière l’humour, dans une société, est un bon indicateur de son ouverture d’esprit et pour tout dire de la qualité de l’esprit laïc qui y règne. On a des progrès à faire.

     

    Patrick Mignard
    21 février 2015


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